Code erroné

Sitôt qu’il eût traversé le portail, Éric sut qu’il avait entré le mauvais code. Se retournant, il tendit la main vers le pavé, pour recommencer, mais le dispositif numérique avait disparu et le portail avec lui. Voilà qu’il se tenait sur la rive d’un lac, n’ayant rien d’autre devant lui qu’une ile minuscule habitée d’une forêt singulière, à une centaine de mètres environ.

Il prit une profonde inspiration, pour ne pas céder à la panique, puis se dit un peu tard que l’atmosphère aurait pu ne pas contenir d’oxygène.

Non pas que retenir son souffle eût été d’une quelconque utilité si le portail s’était refermé pour de bon.

Chaque fois qu’un voyageur se sert d’un portail, il est retenu à l’entrée le temps d’écouter les consignes de sécurité automatisées. Mais après la vingtième fois, qui écoute encore? Éric se souvenait vaguement d’un quelconque matériel de flottaison et d’un bouton de retour d’urgence — auxquels plus personne n’a accès si portail lui-même n’est plus là, alors… que faire, maintenant?

Au moins il y avait de l’oxygène dans l’air, qui embaumait… le pin? Le soleil était une jaune, ce qui rendait les longueurs d’onde perceptibles. Les couleurs lui paraissaient presque normales.

Errant à la recherche de traces du portail, il revenait sans cesse devant l’étrange bosquet sur la petite ile. Il n’y avait aucun autre arbre en vue.

Il avait la très nette impression que les arbres l’observaient. Enfin, que le deuxième, à gauche — un grand spécimen orange — l’observait. Le faîte sylvestre du géant fléchit lentement en sa direction, « exprimant » un mélange apparent d’étonnement et de curiosité.

Les autres n’avaient pas encore remarqué sa présence. Tous avaient le regard fixé sur l’autre rive. À l’orée, un gros buisson ocre s’élançait vers quelque chose de ce côté-là — pas littéralement, évidemment, mais il s’inclinait quasi imperceptiblement sous la brise légère.

En se retournant comme au ralenti pour voir ce qui fascinait les autres, un arbre élancé et rougeâtre aperçut plutôt Éric.

« Atmosphère hallucinogène », se convainquit Éric.

Tout à coup apparurent devant lui deux gros serpents jaune clair en apesanteur; deux épais tentacules s’étirant vers lui comme pour l’attraper. Hallucination ou non, Éric fit un pas en retrait.

Puis, unissant les serpents, une tête dans un casque à bulle se matérialisa.

— À quoi jouez-vous donc? demanda la femme sur un ton autoritaire. Revenez immédiatement!

Dans la mémoire fugace d’Éric refirent surface les mots « …personnel de sauvetage reconnaissable à la combinaison spatiale orange… ».

Les serpents tentaculaires s’étant métamorphosés en bras de secouriste, Éric se risqua :

— Je croyais que votre combinaison était orange?

— Elle l’est, répondit-elle. Sous la lumière terrestre. Allez, venez! 

— Non! attendez! lança Éric en montrant l’ilot de la main. Ces arbres sont conscients!

— Vous êtes un spécialiste du premier contact, peut-être? railla la femme. Non? Alors, fichons le camp d’ici!

— Je n’ai pas la berlue, insista Éric. Je sais ce que j’ai vu!

— Le Grand Conseil, dit la sauveteuse de mauvaise grâce. Allez savoir pourquoi ils ont mis un portail ici; un portail si discret qu’il est invisible. Mais le temps passe lentement pour les arbres; ils n’auront pas remarqué votre présence — si nous partons maintenant!

— Ces deux-là m’ont déjà repéré, dit Éric en pointant les arbres du doigt.

— Vous devez faire erreur, dit la femme en jetant des regards furtifs et insistants par-dessus son épaule, sans bouger la tête. Éric comprit que la conversation était enregistrée. Par contre, si vous estimez qu’il y a eu le moindre risque de contamination culturelle…

— Ah!, enchaina Éric. Une partie des consignes lui revenait brusquement en tête et il se souvenait de la quarantaine de six semaines imposée aux téméraires qui transgressent le protocole de premier contact.

— Je disais donc qu’ils ne m’ont pas repéré!

— Très bien, reprit la femme. Veuillez entrer dans la zone de sauvetage. Éric prit lestement place entre les bras tendus de la combinaison — en se gardant bien de regarder en direction des manifestations de stupeur croissante de la forêt et des branches pointées vers lui.

Traduction : Anne Boudreault

Robert Runte; Photo courtesy of Bill Ginther

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